La libre littérature française des Amériques    Version du 22 mai 2005.       Version sans image de fond




IVAN, LE TERRIBLE

Cyclone sur Grenade (1)




Qui est Ivan ?

Ivan le terrible, ce cyclone est passé au-dessus de La Barbade, puis sa force s'est amplifiée et il a pris la direction de la Martinique, pour se réorienter sur Grenade et dévaster cette île le 6 septembre 2004.

Mes amis Olivier et Arnaldo, qui ont vécu ce cyclone sur place avec leur famille, m'ont dit que la force du vent a atteint 340 km/h et comme l'œil est passé au-dessus de l'île, ce vent de sud a tourné au nord après celui-ci.
Ils ont vu voler les toits des maisons comme des feuilles de papier à cigarette.
Toutes les personnes, vivant sur le chantier de Spice Island Marine, ont été obligées d'évacuer. Mes amis se sont retrouvés à l'hôtel. Olivier avait une chambre au rez-de-chaussée, donc avec un plafond en béton, les portes, fenêtres et vitrages ont explosés. Ronaldo, qui avait une chambre sous le toit, a vu celui-ci s'envoler. Ronaldo et sa petite femme, Alexandra, s'étaient réfugiés sous le meuble support de la télévision, qui était en béton, tous deux s'en sont tirés sans dommages.

Après cet événement, mes amis ont pu envoyer leur famille en France et en Italie, eux sont restés sur place, malgré les conditions de vie devenue subitement précaires.

L'île de Grenade a été dévastée à 90%, les toits, principalement en tôle ondulée, se sont envolés, les maisons des pauvres Grenadins, souvent en bois ont été complètement détruites.
L'île aux épices ne produira plus de noix de muscade avant plusieurs années, le temps que les arbres repoussent, la végétation a disparue, les animaux sont aussi touchés que les humains...

Yvan le terrible...

Il faudra de nombreuses années avant que les choses redeviennent normales à Grenade et Ivan ne sera jamais oublié, le dernier cyclone datait d'il y a 50 ans....

L'aide humanitaire est venue, un peu, si peu, l'urgence surtout, nourriture, eau, santé, assistance technique pour rétablir l'électricité, les communications, les conduites d'eau etc...

Mon voilier Perceval a été endommagé, comme les 190 bateaux qui étaient à terre sur chantier de Spice Island Marine, au fond de Pricky Bay, ainsi que les autres autour de l'île.
Dès que l'aéroport a été rouvert, je suis retourné sur place pour sauver Perceval.

Je vais tenter de vous faire comprendre notre vie dans ces conditions exceptionnelles qu'Ivan nous a permis de connaître.



Première lettre de Guy à Élisabeth :


Dés que l'aéroport de Grenade redevient opérationnel je prends toutes dispositions pour aller sur place rejoindre Perceval, mon super voilier, afin de constater les dégâts et éviter tous pillages, s'il y a lieu.

Dans l'avion un long dimanche de
September the 26 of 2004
( Et oui ! ce dimanche avait 30 heures
compte tenu du décalage horaire ).

Chère Élisabeth ( Heu !! )
Chères ZAVA ( Zavapaça ! car Java c'est mon chat )
Ma très chère petite Zaza ( là, j'en fais un peu trop ! )
Mon Élisabeth Chérie ( Ah ! c'est mieux )
Mon Élisabeth adorable et adorée ( Bon...)

Bon... Ecoute, c'est la première lettre que je t'écris depuis 17 ans que je te connais et tu n'es pas là pour me conseiller, alors, tu vois, j'ai des difficultés à exprimer correctement tous ces sentiments d'amour très forts que je ressens envers toi (ça c'est aussi un peu de cinéma pour me faire pardonner mes fautes d'orthographe ).

Donc, je t'écris dans l'avion entre London Gartwick et Barbados et comme je n'avais pas de papier, j'ai pensé utiliser la serviette placée entre le plateau repas et les plats, comme tu le vois, j'ai mangé proprement puisque la serviette est peu tâchée.
Pendant le voyage St Exupéry / Heathrow, dans l'avion, j'étais seul sur une rangée de trois sièges, position souhaitée lorsque l'on voyage de nuit, mais ce n'était pas le cas.

Entre les aéroports londoniens, toujours la même pagaille, cherchant le bus entre Heathrow et Gatwick on me dit porte 9, plus loin on me dit porte 15, arrivé à 15 on me dit retour à porte 13, enfin c'était bon, mais le bus est parti à moitié plein et m'a laissé sur le quai dans une queue importante... Arrive un second bus, mais pour Brigton, il embarque trois passagers et le chauffeur dit " S'il y a des passagers pour Gatwick, sans bagages, qu'ils montent "
Ce chauffeur est tout à côté de moi, je lui demande si je peux monter en gardant mes bagages sur les jambes parce que ma correspondance est dans 1 heures, il regarde deux chariots et me demande si ce sont mes bagages, " No, only sis one ..." Il répond OK !

Pas facile de traverser le bus avec mes deux sacs, enfin, je suis le seul accepté, il y a encore vingt personnes sur le quai pour le prochain bus et, encore, si ses coffres à bagages ne sont pas pleins !
J'ai laissé sur le quai deux jeunes hommes qui m'avaient proposé d'aller chercher un taxi dont nous aurions partagé le coût, j'ai dû passer pour un salop ! Ou pour un malin rusé...
A Gatwick, terminal Nord, le premier panneau que j'examine me dit " Barbados gate 60 ", j'y suis en deux temps deux mouvements, mais là j'ai dû montrer l'acte de francisation de Perceval, à la gentille et souriante jeune dame qui ne comprenait pas que je n'ai pas de billet de retour, il a fallu que j'explique en angliche qu'un sailing yacht n'a pas besoin d'un billet de retour, car il se déplace sur l'eau grâce à ses voiles sans avoir besoin d'ailes, c'est la différence entre les poissons et les oiseaux ( enfin, pas toujours, car il se pourrait que Perceval aie besoin d'un billet de retour cette fois, à voir plus tard ).
Enfin, cela s'est bien passé, jusqu'aux flics avec un chien sympa qui m'a senti très fort, le flic m'a demandé si j'avais de l'argent, puis combien ? Puis faite voir ? Ils ont du me prendre pour un trafiquant de drogue, ce qui les a calmés c'est de voir qu'une partie de mon argent était des $ EC et que j'allais à Grenade tenter de sauver mon bateau.
Enfin, je suis à bord de l'avion, excellent repas comme toujours à bord de British-Airways.
Petite salade verte + tomates cerises + oignons marinés au vin rouge et morceaux de fromage genre fêta.
Le plat : viande de bœuf, très cuite mais pas dure, avec petits pois, carottes et purée de pommes de terre.
Dessert : Tic Tac + confiture de fraises avec crème chantilly sur gâteau ( très bon ).
Le tout avec vin rouge, cuvée Héritage 2002, de Bordeaux et café...
Je prendrais bien un autre petit café après cette sieste et ce long courrier.
Je t'embrasse très très fort, ma petite Élisabeth, et je t'aime encore plus fort. A bientôt, sur un autre courrier, je vais tenter de t'expédier celui-ci de La Barbade où nous arriverons dans 3 heures.

Bon, tu ne recevras pas ce courrier depuis La Barbade parce que " Barbados Postal Service " est fermé au moment ou j'ai enfin pu sortir de l'aéroport.
Voici donc la suite de l'aventure.

Dans l'avion, entre Londres et La Barbade, tout c'est bien passé, il ne faisait pas très froid et j'ai bien fait de te rendre le pull en laine avant de partir, car ici il fait 30° celcius, j'étais en nage dans mon tee-shirt et je n'ai pu le changer que quand j'ai eu la possibilité de récupérer mon baguage de soute.
Donc, arrivé à l'heure à Barbade, je passe à la compagnie d'aviation LIAT pour valider la suite de mon voyage jusqu'à Grenade et là, surprise, j'apprends que le vol, prévu à 17 heures 10, est supprimé depuis le passage d'IVAN et que le départ n'aura lieu que demain.
On m'explique, qu'avant tout, je dois passer à la douane, ce que je fais et là le douanier me dit que je dois acheter un billet d'avion pour la Martinique car, n'ayant pas de billet de retour, ils n'ont pas le droit de me laisser partir pour Grenade et que ma seule solution c'est un territoire français, décidément les douaniers sont des cons, alors ma seule solution c'est de faire le con afin que nous nous comprenions...
Je fais donc celui qui ne comprend pas bien l'angliche et ça marche, car ici les douaniers ne parlent pas le français et il n'y a pas d'interprètes, alors je fais répéter..."Slowly please..." et deviens un peu copain avec le jeune douanier qui s'occupe de moi.
Je lui explique qu'étant un sailor, je rejoins mon voilier et que je n'ai pas besoin d'un billet avion de retour, car je compte bien partit pour Panama avec Perceval et ceci est bien légal malgré ses dires, heureusement j'avais l'acte de francisation dans mon sac noir.

Enfin convaincu, à 17 heures, il m'autorise à aller chercher mon sac framboise, mais jusqu'à ce moment j'ai été coincé entre la sortie et le passage en douane et sans pouvoir fumer... A si ! Comme je lui avais dit que je voulais fumer, m'ayant répondu que cela était interdit, il me souffle à l'oreille.
"There is a bathroom very close, you can got there, smoke, and if somebody tell you that is forbidden, said I'm sorry "
Mais l'histoire n'est pas finie, il me dit qu'il va conserver mon passeport pour la nuit et me donne l'adresse d'un hôtel, car je partirais en urgence prioritaire demain matin, à 7 heures 30.
Je lui demande s'il a une place à la prison ou quelque part dans l'aéroport pour dormir car je ne peux pas payer l'hôtel ( 47 USD + aller et retour taxis), impossible me dit-t-il...
Je précise qu'il faut qu'il me confirme par écrit le report du vol de mon avion, car je ferais payer l'hôtel par British Airway qui a commis une erreur en me délivrant le billet...
Il me dit d'aller au guichet de British Airway et qu'il m'y rejoindra ( depuis, je n'ai pas revu le douanier).

British Airway ne veut pas prendre en charge l'hôtel, car c'est la faute du cyclone Ivan et de la compagnie aérienne LIAT qui n'avait pas effacé le vol sur leur ordinateur... Je leur demande ou je pourrais coucher sans payer d'hôtel et ils m'ont indiqué, à l'entrée de l'aéroport, un lieu bien aéré, couvert sérieusement en cas de pluie et je peux y fumer, il est vrai que si tu étais avec moi, ma chérie, tu n'aurais pas accepté, c'est très SDF mais cela m'amuse, il faudra que j'attache les baguages à ma ceinture pour pouvoir dormir sans soucis de vol, heureusement que j'ai un cadenas et la courroie du sac framboise, pas très loin il y a un petit boui-boui ou je peux aller boire jusqu'à 20 heures 45 et dans le sac j'ai, pain, saucisson et plus.
La suite à plus tard, il fait nuit à Ste Foy lès Lyon, nous sommes le 27/9, il est 0 heure 30 et je vais dormir.
Bonne nuit, ma poupée chérie. Ton Guy, qui t'aime.

Ma chambre à coucher
Ma chambre à coucher !

Je suis arrivé à l'aéroport de Grenade à 9 heures 30, après avoir passé une nuit sur un banc, la douane, les agents de sécurité, le personnel de nettoyage me connaissaient tous et chaque fois qu'ils passaient, ils me faisaient un petit signe sympa.

Une fois arrivé, pas de problème pour quitter l'aéroport de Grenade, alors qu'il paraît que d'habitude ce sont des parlementassions qui durent plusieurs heures lorsque l'on arrive sans billet de retour !

Je trouve immédiatement un taxi, qui m'amène au chantier de Spice Island Marine, à Prickly Bay, pour 20 $EC ( 1$EC = 2,2 FF).
C'est alors la surprise de voir les paysages dévastés, je n'ai pas vu une seule habitation qui n'ait pas souffert, la plupart ce sont les toits qui se sont envolés, ceux qui étaient ici pendant le cyclone m'ont dit que le vent a soufflé à plus de 340 km/h et que les toits volaient, dans le ciel, comme du papier à cigarettes, d'ailleurs, il y a une tôle de toit sous Perceval qui est passée avant que le bateau ne s'écroule.

Hier, le 27 après midi, j'ai trouvé Snack le chauffeur de taxis du chantier et lui ai demandé de m'amener à Hartman Bay pour voir sur Copihué II, nos amis Alistait et Margot, paysage ravagé sur tout le parcours, plus de toitures sur les maisons, poteaux électriques couchés, ainsi que la plupart des arbres, la désolation partout, dans la marina il y a un voilier coulé dont on voit le mât sortir de l'eau.

J'ai donc rencontré nos amis, très choqués, Copihué II a bien souffert sur un bordé et est provisoirement réparé.
Alistait m'a dit qu'ils partent en Écosse dans une semaine, il m'a remis les clés des bateaux amis, Fleur de Passion et Sérénade.

Je revins sur le chantier Spice Island Marine, à mon arrivée, les gardes sont 5, jour et nuit et dés qu'ils voient quelqu'un ils l'envoient au bureau, lequel n'a plus de toit, accueil sympa..."Je suis Catherine, j'étais à Trinidad la semaine dernière, vous m'avez envoyé votre adresse émail et je vous ai répondu..." J'ai été autorisé à voir la liste des bateaux amis, je pourrais même avoir leurs clés s'ils les ont.

Un charmant désordre !
Un charmant désordre !

Bien que le paysage des bateaux renversés soit catastrophique à voir, l'ambiance ici est sympathique, tout le monde se parle, j'ai même été adopté par une petite famille de 4 (5 avec moi) qui ne voulait pas que je reste seul, chacun vaque à ses occupations le jour et l'on se retrouve pour les repas, apéros, et dodo sur trois bateaux qui sont restés debout, chacun amène ce qu'il trouve à manger.

Il y a Olivier, qui m'a accueilli, Jean-Yves, Renaud, Ronaldo, Italien qui fait office de cuisinier, dommage que je n'aie pas emmené la machine à faire la vaisselle, enfin, je m'en remettrais.
Hier, en début d'après midi, en montant sur Perceval, je me suis tordu le genou droit, je pense que je me suis pété un ligament croisé, car le genou est enflé, mais il n'y a pas d'hématome sanguin, j'ai très mal et je boite fort, mais compte tenu des dégâts du chantier, cela ne se remarque pas, cela fait parti de l'ambiance.
Enfin, j'ai une cabine double pour moi seul sur Breskel, non pas seul, je suis parmi une invasion de moustiques. Cette cabine c'est le lieu de rangement des sacs du bord, j'ai eu de la peine à m'organiser une place de couchage parmi eux, cabine parfumée (odeur de fuel) et décor crade... J'ai trouvé une couette que j'ai tassée dans un coin, quant à la housse, je l'ai utilisée pour me protéger des patrouilles de moustiques.

A 2 heures du matin, je me suis réveillé pour aller aux toilettes, mais c'était trop tard, j'ai pissé partiellement dans mon pantalon...

Aujourd'hui 28, je suis en short, heureusement que tu avais prévu cela, ici il fait 35°C, douche deux fois par jour... Oui, il y a de l'eau et de l'électricité dans les lieux prioritaires, Budget Marine accepte que je travaille sur mon ordinateur chez eux, je pourrais t'envoyer des mails via Romuald.
Tu vois, je vis une drôle d'aventure, elle ne s'effacera jamais...

Ah ! J'oubliais, j'ai enfin appris comment se déplacer à bord des bateaux renversés, il n'est pas possible de marcher sur les planchers, il faut marcher sur les parois, c'est beaucoup plus facile, mais c'est très curieux car on ne perçoit plus l'environnement de la même façon, à un moment j'ai cru que le tableau électrique était tombé à terre, mais non, maintenant le par terre c'est les parois.

Hier, j'ai rencontré l'expert délégué par le chantier AMEL constructeur de notre voilier, il m'a dit que deux mâts cela coûtait 40.000 F.F. j'espère que cela comprend le gréement, l'enrouleur, les moteurs d'enrouleur etc... Et comme je vais récupérer tous les accessoires, moteur, winchs, se sera peut-être un peu moins cher pour nous !
Le coût du relevage d'un voilier est de 6.500 USD, mais il paraît que ce n'est applicable que pour ceux qui sont assurés, les autres comme nous, non assurés cyclone, je ne sais pas !

Comme la poste ne fonctionne plus à Grenade, je confie cette lettre à un expert d'assurance qui rentre en Martinique et qui te l'expédiera de Fort de France.
Ton SDF dont la barbe pousse très vite, il faudra que je fasse quelque chose.
A midi, avec les cinq copains, nous avons mangé tes deux boites de poulet légumes que tu avais préparé pour les grandes traversées, excellentes, félicitations de la part de nous tous.



Chapitre suivant

Retour à la page d'accueil d'Ivan le Terrible